L'Amant de sa vie

Érotisme.

Expériences érotiques.
11 min ⋅ 26/03/2024

Ça a démarré le jour où nous nous sommes rencontrés, durant une soirée pas très différente de celle de ce soir, plus ou moins les mêmes convives, quelques années en moins. C’était l’anniversaire de Charlotte à l’époque, ses 25 ans, quelque chose en grande pompe. Charlotte c’est la meuf qui a 150 potes, toujours un truc à faire, à dire, à rire, une nouvelle personne à rencontrer. Elle a des coups de cœur comme elle respire. Prétendre connaître tous ses amis c’est mal la connaître. Après plus de vingt ans d’amitié, je suis convaincue que je ne connais pas la moitié de son répertoire.

Ce soir-là Hugo et moi sommes tombés nez à nez au cours de la soirée. Il devait être deux heures du matin, quelque chose dans ce goût-là. J’étais arrachée, lui aussi. 2 grammes dans le sang, minimum. À 25 ans on n’est jamais très malins, à peine plus qu’à 17 ans, quoi qu’on en pense.

J’aimerais dire qu’on l’est un peu plus aujourd’hui mais ce serait probablement mentir. Génération Y avec un sévère syndrome de Peter Pan.

Je fais le tour de la chambre d’amis. Il ne me rejoindra pas avant plusieurs minutes. Précaution inutile à plus d’un titre à mon avis : dans le salon tous nos amis sont raides et ne remarqueront pas notre absence et ceux qui pourraient en avoir quelque chose à foutre ont compris notre manège depuis longtemps et n’ont pas besoin de nous pister pour savoir où nous sommes et ce que nous faisons quand nous disparaissons.

Des années que ça dure, personne n’a jamais posé de questions. Personne n’a vraiment envie de savoir et d’être détenteur de ce secret. C’est parfois juste plus simple de faire l’autruche. Ça vaut pour eux comme pour nous deux. Des années que nous jouons, en secret, dans l’ombre, indifférents aux aléas de nos autres relations. Comme si ce que nous vivions existait en dehors de tout le reste. C’est ce que nous avons toujours ressenti.

Ça ne veut pas dire qu’on ne s’intéresse pas, au contraire, puisque je sais à peu près tout, aucun sujet n'est tabou, et que je ne lui cache quasiment rien. C’est juste que ça n’a aucune importance. Je crois que nous nous sommes assis sur la moralité dès le premier soir quand nous avons choisi de nous jeter dans les bras de l’autre sans chercher à savoir si le corps, le cœur et l’esprit étaient disponibles.

Est-ce que nous avons songé, chacun de notre côté, que ce serait l’histoire d’une nuit ? Fort probable. Je vous l’ai dit, à 25 ans on est con. On s’imagine encore que tout peut être simple si on le choisit. L’histoire s’est évidemment écrite différemment. L’alchimie a été telle ce soir-là, malgré l’alcool - ou peut-être à cause de l’alcool ? - que nous n’avons pas pu résister à nous recontacter le lendemain. Très facile quand on a une amie en commun, un petit tour sur le profil de Charlotte et le tour était joué.

Il y a eu un premier message et une première réponse. Puis des centaines. Il y a eu une autre soirée puis des dizaines. De la joie, de l’incertitude, de la passion, de l’insécurité, des “je t’aime” restés en suspens pour le bien de tous et des larmes. De la solitude et du soutien, de la complicité, de la tendresse et un peu de fuite aussi. À peu près tout ce qui fait le sel d’une relation amoureuse sans le quotidien, sans les tensions de la fatigue, du panier de linge sale, des éponges oubliées en course. Parfois je voudrais connaître ça, être celle qui l’écoute le soir venu, qui le gronde pour les chaussettes qui traînent à côté du lit, qui l’embrasse tendrement le matin en partant travailler. Mais, le plus souvent, je me dis que c’est ce manque entre nous qui entretient le feu. Je ne veux jamais perdre ce feu.

Je commence à me déshabiller pour l’accueillir à moitié nue, je sais qu’il adore ça. Une fois il m’a surprise en train de me masturber parce qu’il tardait trop et ça l’a rendu fou. En tout cas j'en garde encore un souvenir mémorable.

Je me retiens de rire : pourvu que ce ne soit pas un pote trop éméché qui entre dans la chambre par erreur, la situation serait légèrement gênante.

Lorsque Hugo passe le pas de la porte, il a ce même regard que je lui ai vu des dizaines de fois, ce sourire plein de certitude de trouver dans la pièce celle qu’il est venu chercher. Une confiance jamais ébranlée. Nous ne nous sommes jamais menti, nous n’avons jamais joué avec l’autre, nous avons toujours fait en sorte de nous protéger mutuellement. Notre petit secret. Il y a une certaine beauté à la constance de ce lien qui nous lie.

Il donne un tour de clé avant de s’avancer vers moi, les yeux brillants.

Il se penche pour m’embrasser, je glisse un doigt entre nos lèvres. Son air surpris m’émeut. Est-ce qu’il a pu penser, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, que je pourrais ne pas en avoir envie ? Ça me paraît insensé mais je dissipe le doute immédiatement :

“Embrasse-moi comme si c’était la première fois. Comme si ce baiser était déterminant pour ce qui va suivre : m’allonger dans ce lit ou repartir bredouille. Embrasse-moi comme si tout se jouait dans ce baiser.”

Il m'a écouté avec attention, fouillant mon visage des yeux, intrigué.

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Expériences érotiques.

Par Emilie Dujardin