Anesthésie générale

Érotisme.

Expériences érotiques.
9 min ⋅ 15/07/2024

Je laisse ma tête glisser contre la vitre fraîche du train. Ça apaise un peu ma peau, en feu d’avoir couru après ma correspondance sous le soleil de plomb de Marseille. J’ai une pensée pour ma mère, elle serait horrifiée de me voir faire ça : toutes les personnes qui ont pu toucher cette vitre, tous les germes qui doivent y grouiller ! Un demi-sourire fend mon visage. J’ai souvent ce genre de pensées absurdes quand le chagrin me ronge, ça rebondit dans tous les sens comme une tentative de protection de mon inconscient face à tout ce qui me tire vers le fond.

Et ces derniers jours, me lever le matin est une épreuve. J’ai du mal à respirer, j’étouffe.

Ce n’est évidemment pas à cause de la chaleur estivale dont seuls nos amis marseillais semblent bénéficier jusqu’à présent. Le soleil est aussi perdu que nous depuis novembre dernier.

La peur m’étreint, je porte un poids sur la poitrine qui semble s’alourdir un peu plus à chaque mauvaise nouvelle et ces dernières semaines en France c’est une succession de cauchemars.

Le train s’ébranle doucement et j’observe d’un œil humide les quais de gare ensoleillés s’éloigner. Dans quelques heures je retrouve le ciel plombé de Paris. Je ravale mes larmes avec de plus en plus de difficultés. Pourquoi pas, après tout ? Vider le trop plein dans ce train bondé. Je ne reverrai jamais ces inconnus. De toute façon je n’ai plus la force de retenir. Cette nuit encore je me suis réveillée pour succomber à mes angoisses. même dans mon sommeil je n’ai ni paix ni repos.

Je me sens prisonnière. De mon quotidien, de mes émotions, de ma place que je n’arrive à trouver nulle part alors que, sur le papier, tout va pour le mieux ; Prisonnière de ce pays aussi, dont je ne reconnais plus les valeurs. J’ai peur et j’ai mal. Tellement mal.

Tout est une agression, la moindre phrase mal tournée, le plus petit reproche. Toutes les actualités, chaque féminicide, chaque agression raciste ou homophobe, les guerres, la haine, les catastrophes climatiques et les milliers de morts qui vont de paire. Ce monde qui part en flammes et tous les dommages collatéraux. Tout le vivant que nous détruisons.

Je perds pied et ma raison avec. Ce monde me paraît être un puits sans fond de violence et je mesure mon impuissance à maîtriser quoi que ce soit. Je n'ai aucun impact sur rien. Je ne suis rien, je ne pourrais protéger personne de l'inexorable.

Je me laisse aller aux larmes, je sanglote sans retenue et sans me soucier de mes voisins, jusqu’à en tomber d’épuisement, les yeux rougis et gonflés. Je me réveille un peu plus apaisée à gare de Lyon mais l’idée de me retrouver seule chez moi a tôt fait de relancer mes idées noires.

Il fait lourd, orageux. L’été semble finalement avoir trouvé le chemin de la capitale mais pas sous son meilleur jour. Le ciel est à l'image de ce que je ressens.

Je me rends compte que j’aurais dû anticiper ce sentiment de solitude après un séminaire riche en rencontres et repas partagés avec des collègues des quatre coins de l’hexagone. J’appellerais peut-être un ami à l’aide après avoir pris une douche.

Je choisis de rentrer à pied. J'habite à Pasteur, ce n'est pas si loin et marcher me fera du bien, je ne supporterai pas la promiscuité des gens dans le métro ce soir. Les bretelles de mon sac à dos me cisaillent rapidement les épaules mais je ne regrette pas mon choix, au contraire, ça m'empêche de trop réfléchir, c'est un répit bienvenu.

Dans l’entrée de mon immeuble je relève le courrier de façon tellement machinale que je suis en passe de manquer le post-it qui s’est accroché à une publicité. Je le décroche et jette distraitement le prospectus - sans intérêt - dans la poubelle. Une phrase toute simple d’une écriture ronde, propre et familière : “Bon retour chez toi”. Mon cœur fait un léger bond et je souris. Un vrai sourire qui contamine tout mon visage. Cette petite attention me touche profondément.

Les yeux toujours rivés sur le petit bout de papier, je laisse l’ascenseur me conduire en douceur au 7ème étage. Lorsque les portes s’ouvrent je suis assaillie par une forte odeur de peinture et je fronce le nez en redressant la tête : j’avais oublié que la rénovation de mon niveau devait s’effectuer pendant mon absence. Je suis plutôt bluffée par le résultat, on ne croirait jamais qu’il y a quelques jours encore on se baladait dans l’hôtel Stanley en traversant ce couloir.

Je suis cette fois absorbée par les changements et ce n’est que le nez devant ma porte que je remarque un second post-it : “Tu m’as manqué.” Je souris encore bêtement, touchée. Il n’est pas du genre à s’épancher, pas du genre à ouvrir son cœur alors quand ça lui échappe c’est toujours très émouvant. Je me demande à quel moment il est passé. Nous nous sommes parlés hier mais il n’a absolument pas évoqué ce détour par chez moi. Il a ma clé depuis quelques mois maintenant, nous avons convenu que c’était tout de même plus pratique après qu’il se soit retrouvé plusieurs fois à la porte pour cause de panne de métro ou encore à cause de ses envies subites, en retour de soirée, de me rejoindre pour pouvoir se réveiller dans mes bras le lendemain matin. Je suis toujours heureuse de ses initiatives mais je dois bien avouer que d’être réveillée par la sonnette à 4h du matin n’est pas très agréable.

Depuis que cet arrangement est en place il a pris l’habitude de me faire des petites surprises : il me dépose des fleurs, une bouteille de mon vin préféré, des petits mots, un livre dont il veut partager la lecture, une recommandation de série, une photo de lui complètement nu une fois, avec un sextoy entouré d’un petit ruban en soie juste à côté et l’indication “Tu me raconteras” au dos de la photo. Il a l’art et la manière de me surprendre et de rendre particulières les journées les plus banales.

Je me mets à espérer que quelque chose m’attend de l’autre côté de la porte. Une attention qui me fera oublier la détresse qui me ronge ces derniers temps. La première chose que je regarde en rentrant c’est l’îlot central de la cuisine qui sert accessoirement de bar et de table à manger en fonction des besoins. C’est là qu’il a pris l’habitude de me déposer ses petites attentions mais je n’y vois qu’un autre post-it. Je m’approche, un peu déçue.

“Je savais que tu viendrais ici en premier,
et si je te disais que ta surprise t’attend
plutôt dans ton lit ?”

...

Expériences érotiques.

Par Emilie Dujardin