Ce soir, Sarah attend Jean. Amis d'amis, ils se sont croisés de loin en loin au fil des soirées sans jamais se rencontrer vraiment. Un soir, ils se retrouvent épaule contre épaule à la table la plus reculée d'un mariage. Ils s'ennuient. Ils se parlent. Au détour d'une confidence osée une étincelle s'allume et les pousse à se découvrir l'un l'autre.
Quelle plaie ces mariages ! Je me souviens pourtant que c’était drôle au début : l’excitation des premières réceptions, l’impression qu’avec les copains on jouait “aux grands”. Enfin moi c’était l’impression que ça me faisait. Avec du recul je me rends compte qu’il n’y a peut-être que moi qui ne prenais pas ça très au sérieux. Tous ceux qui se sont mariés ont fini par faire un ou deux enfants, comme il se doit. Je pensais que notre génération apprendrait des erreurs de nos parents mais, là aussi, je dois être la seule à le voir comme une erreur. La famille nucléaire attire toujours autant, c’est un peu le pack de réussite de notre monde “moderne” : faire des études, démarrer une carrière, emménager, adopter un chien ou deux chats, se marier, faire des bébés.
Et je me demande, tandis que ma pote tourbillonne entre les mains malhabiles de son mari “pour la vie” ce qu’il leur restera à 35 ans quand tous ces objectifs seront remplis ? Que reste-t-il quand tu as passé le premier tiers de ta vie à suivre un chemin dicté par la société ? Est-ce que la plupart d’entre eux se sont assurés que c’était bien ce qu’ils voulaient ? Est-ce qu’ils se sont demandés qui ils étaient, quels rêves allaient les porter ensuite ?
Parce que, inévitablement, quand on se met à errer sans but, on a tout le temps de faire la petite introspection qui nous fait réaliser que, putain, on n’est pas heureux. Les premiers divorces ont déjà lieu alors que la saison des mariages n’est même pas clôturée. Mais, étrangement, je trouve ça bien plus joyeux. Fêter la “liberté retrouvée” plutôt que de “l’enterrer”. Sans déconner, mais est-ce que tout le monde est aveugle ne serait-ce qu’à la sémantique qu’on utilise ? “Enterrer sa vie de”, “se passer la corde au cou”. C’est violent ! C’est évident que c’est un enfer quand on parle contrat, règles, devoirs, obligations et j’en passe. Comment est-ce que ça peut encore nous faire rêver ?
Enfin si, je sais comment : parce que nous les filles, depuis qu’on a deux trois ans, on nous passe des dessins animés aseptisés sur le bonheur des princesses mariées, puis des films et des séries teenages où c’est le but même de l’existence. Mais, vous avez remarqué qu’une fois la rencontre et la demande en mariage passées, pouf, c’est la fin du film ? On ne voit jamais l’envers du décor, comment ils apprennent à se supporter l’un l’autre, comment la meuf ravale sa bile quand elle devient l’esclave bienheureuse de son mari puis de leurs enfants adorés, comment ils surmontent les tempêtes, les crises, les doutes. Non, tout est bien qui finit bien, chacun s’appartient et on vit tous très heureux dans le monde merveilleux de la monogamie. Démerde-toi pour imaginer et créer la suite dans ton propre couple.
Pour les mecs je ne suis pas certaine que ce soit beaucoup mieux. On leur apprend dès la maternelle que les filles c’est nul, que tout ce qui est associé aux filles c’est nul. Et comme les émotions, surtout l’amour, la tendresse, l’attention, ce sont des trucs de filles, ils se retrouvent un peu con à l’adolescence quand, tout à coup, pour être de “vrais bonhommes” il va falloir s’amouracher et faire l’amour à ces corps féminins et totalement étrangers. Pire que ça, un jour ou l’autre il va falloir en aimer une et vivre sous le même toit qu’elle, avoir des enfants avec elle et délaisser toutes les superbes amitiés viriles si soigneusement construites au sein des différents boy’s club qu’ils fréquentent.
Et de ce merveilleux mélange des genres nous sommes censés retirer le bonheur parfait.
AH.
Je jette un regard autour de moi. Il faut le reconnaître, c’est une belle fête, le budget y est, le DJ se donne à fond, l’alcool coule à flot et je dois dire que le vin descend tout seul. La soirée est bien avancée, tout le monde danse et chante joyeusement au milieu de la piste. Tout le monde sauf les plus âgés bien sûr qui clignent douloureusement des yeux, avachis sur leur chaise en attendant qu’on les fourre dans une voiture pour les déposer chez eux.
Et il y a moi.
Et Jean.
Je m’attarde sur lui. Il a le regard vitreux. Il semble triste. Je fouille dans les méandres aromatisés au raisin de mon cerveau pour faire le point sur les infos que j’ai de lui. Il me semble qu’il s’est séparé de sa copine il y a peu. Mais je ne saurais pas dire si l’initiative est venue de lui ou d’elle. Est-ce qu’il est en train de songer que ça aurait pu être lui au milieu de la piste ? Est-ce que ça faisait partie des projets contrariés par la rupture ?
J’hésite à le rejoindre pour tenter de lever le mystère. Nous ne sommes pas proches. C’est étrange quand on y pense, nous nous connaissons depuis des années par le biais d’amis communs. Nous nous sommes retrouvés à bien des soirées, évènements, anniversaires, baptêmes et même mariages mais jamais nos échanges n’ont été plus loin que la curiosité polie et bienveillante. Quand je pense à lui, mon cerveau me fait ce résumé très simple : bon gars, toujours à l’écoute, disponible pour son entourage, plutôt bel homme. Je crois savoir qu’il est également cultivé et curieux. Des années à croiser sa route et c’est le maximum que je puisse dire de lui.
Et ce soir il a cette drôle d’expression sur le visage que j’ai envie de déchiffrer. L’audace me pousse à me saisir de mon verre de vin rouge - le dernier que j’ai réussi à grappiller avant que les serveurs trop zélés ne débarrassent tout en prévision du dessert - et d’aller m’asseoir à côté de lui. Il me jette un rapide coup d’œil avant de retourner à sa contemplation de la piste de danse. Jean est quelqu’un qui a tantôt le regard doux, tantôt pétillant, selon son humeur et le ton de la conversation dans laquelle il s’implique. Je ne lui connais pas d'autres expressions, peut-être parce que je ne l’ai jamais analysé plus avant mais cette absence dans ses yeux m’interroge d’autant plus.
“Ça ne va pas ? Je me mêle probablement de ce qui ne me regarde pas mais tu as l’air… Mélancolique.”
“Ah c’est l’effet que je donne ? Tant mieux.”
Un petit rire incrédule m’échappe. Ce n’était pas une réponse que j’avais envisagé.
“Comment ça, tant mieux ? Il y a autre chose que tu ne voudrais pas qu’on comprenne ?”
Il se tourne de nouveau vers moi et semble me jauger, évaluant s’il peut me confier le secret qui pointe sur le bout de sa langue. Il prend un air compassé, se penche vers moi et déclare tragiquement :
“Je déteste les mariages.”
Je pouffe de façon peu gracieuse. Je mets ma main devant ma bouche pour étouffer ce son qui ne peut indiquer qu’une chose : je dois réduire ma consommation d’alcool tout de suite. J’essaye de prendre un air on ne peut plus sérieux à mon tour.
“Je vois, c’est terrible, en effet. Tu sais qu’énoncer une telle chose à proximité de jeunes mariés pourrait te valoir une lapidation des parents ruinés devant les platines du DJ ?”
Il grimace de façon exagérée. Je retrouve dans le fond de ses yeux ce petit pétillement qui le caractérise habituellement. Je ne m’étais jamais rendue compte à quel point son visage était agréable à regarder.
“C’est bien pour ça que j’étais content que tu me penses mélancolique. Ne répète mon secret à personne, d’accord ?”
“Motus et bouche cousue.”
Je veux mimer le geste de zipper ma bouche mais ma main dominante tient actuellement un verre de vin rouge rempli à ras bord et je me rattrape juste à temps. Le liquide est sévèrement secoué malgré tout et c’est un miracle que je n’éclabousse pas la table et nos habits. Je pouffe de nouveau. C’est officiel, mon corps est dissocié de mon esprit. Je me sens rougir de honte.
“Wow, c’était moins une !”
Jean me détaille avec amusement.
“Tu es ivre. Quand je pense que j’allais te remercier de t’être souciée de moi alors que c’est un pur hasard que tu te sois assise là.”
“Arrête, c’est vilain, je manque juste un peu de coordination et ça n’avait rien d’un hasard. J’étais seule à ma table, je t’ai vu seul à ta table avec ce drôle d’air, je me suis dit qu’un peu de compagnie ne serait pas superflue mais je peux repartir si c’est pour que tu te montres insultant.”
Il lève les mains en l’air avant de les croiser sur son plexus en signe de contrition. ce geste attire mon attention. Je n’avais jamais fait attention à ses mains non plus auparavant. Il les a étonnamment fines et délicates. Je ne sais pas ce qu’il me prend, l’alcool peut-être, mais je me pose soudainement la question de savoir ce que ces doigts savent faire. Je les imagine se glisser entre mes cuisses et partir en exploration de mon sexe… Oula Sarah, on va se calmer tout de suite !
Heureusement que la nette coloration que je sens se dessiner sur mes joues peut toujours se justifier par ma maladresse précédente. Je détourne les yeux de ses doigts que j’imagine doux et tièdes sur ma peau et pose mon verre avec une brusquerie non nécessaire qu’il ne manque pas de remarquer : c’est définitif, l’alcool pour moi, ce soir, c’est terminé !
“Reste et raconte-moi plutôt pourquoi toi tu ne danses pas comme une petite folle ainsi que tu as l’habitude de le faire.” m’encourage-t-il avec bienveillance.
Lui m’a donc déjà remarquée et observée. Suffisamment en tout cas pour noter que mon comportement diffère de d’habitude.
“Tiens donc,” je décide de le taquiner, “et c’est une habitude chez toi d’analyser mes faits et gestes ?”
“Je te l’ai dit, je n’aime pas les mariages. Ni la foule. Je me tiens en retrait, ça me donne tout le loisir d’observer mes semblables. Il y a des gens plus intéressants que d’autres. Allez, raconte.”
Je l’observe quelques secondes de plus sans rien dire, soutenant son regard. Il émane de lui une bonté et un calme qui me touchent. Et cette petite malice jamais loin, quelque chose en lui qu’il a gardé d’enfantin. Il a de jolis yeux, d’une couleur indéfinissable, mélange de bleu, gris et vert. Plutôt vert en fait. C’est joli. Je me sens légèrement troublée alors je finis par détourner le regard pour contempler la piste, les danseurs, les mariés, leurs amis proches qui dansent autour comme une garde rapprochée. Les sourires, la joie, l’ivresse, oui, aussi. Je ne suis pas la seule à avoir levé le coude un peu trop de fois ce soir mais tout est joyeux, léger. Ce soir la vie est belle dans ce microcosme privilégié. Je me lance.
“C’est une illusion tout ça. Plus le temps passe, moins je comprends pourquoi on continue d’adhérer au mythe du bonheur conjugal. Aujourd’hui tout est magnifique, on joue tous cette comédie du bonheur et on se fait des promesses qu’on n’est pas capable de tenir dans le temps ; tout le monde fait semblant d’y croire, on mange, on boit, on se congratule, on leur dit que c’est un couple merveilleux, qu’ils sont fait l’un pour l’autre. On fait semblant de ne pas savoir qu’il y a une chance sur deux pour que ça finisse en divorce, qu’ils se trompent mutuellement, qu’ils finissent par ne plus se supporter et se déchirer autour de la garde d’un ou deux enfants parce que, honnêtement, si on y réfléchit, comment croire sincèrement qu’une seule personne puisse suffire à combler toutes nos attentes ? Ça relève presque du mythe.”
Le regard de Jean brille désormais de façon étrange. C’est la complicité qui naît. Je reconnais cette sensation. Le plaisir de rencontrer quelqu’un qui nous comprend et que l’on comprend.
“C’est un résumé aussi joli que cynique. Ajoute à cela que la foule m’oppresse. Trop de bruits, trop de mouvements, trop de gens. Je déteste tout ce tralala guindé, les costumes, les chemises repassées, les robes qui coûtent un bras et ne sont même pas si belles que ça. Ça me donne des boutons.”
Je jette un œil à ma propre robe en haussant un sourcil. Je surjoue la consternation avec une note de gêne savamment dosée :
“Je te jure qu’elle ne m’a pas coûté si cher que ça, elle était soldée.”
Il lève les yeux au ciel en riant et feint à son tour un grand soulagement.
“Tu me soulages d’un poids ! Je me sens nettement mieux ! Merci !”
Nos regards se tournent conjointement vers la piste de danse avec, entre nous, cette petite pointe de malaise caractéristique entre deux personnes qui font connaissance : l’envie d’embrayer, de trouver quelque chose de pertinent et pétillant, un sujet vaste qui occuperait l’espace et nous donnerait une excuse pour poursuivre la petite joute verbale. Je n’ai aucune envie de retourner à ma table mais, comme à chaque fois que je me sens troublée par une personne qui me plaît, j’ai le cerveau vide. Sous mes yeux les jeunes mariés tournoient follement, un immense sourire éclairant leurs visages. Chacun croit si fort à cette comédie. J’observe Jean à la dérobée, ses yeux sont rivés sur la même chose que moi et je me demande ce qui se passe derrière ces sourcils légèrement froncés.
“À quoi tu penses, là ?”
“Très franchement ? À la nuit qui les attend.”
“La nuit de noce tu veux dire ? Je ne voudrais pas te décevoir mais je crois que nous sommes au XXIème siècle et que ça fait longtemps qu’il a mis son pipou dans son minou.”
Il me lance un regard amusé. Ses mains pianotent nerveusement sur le bord de la table. Je réfrène encore les vilaines pensées qui me traversent en regardant ses doigts.
“Je te remercie infiniment pour ces informations de premier plan mais ce à quoi je pensais pour être plus précis c’est au côté déceptif justement. Même s’il ne s’agit plus d’une découverte, c’est plutôt ancré que les mariés veulent une nuit de folie pour sceller ce nouveau pacte entre eux. Je veux dire, dans l’imaginaire, ça doit forcément changer quelque chose, on s’attend à ce que ce soit… différent. Demande-toi ce qu’ils projettent et peu importe ce que toi ou moi pourrions imaginer, je suis convaincu que ce sera déceptif.”
Je sens intuitivement que nous nous tenons au bord d’une conversation qui pourrait déraper. Je suis convaincue qu’il n’a pas fait cette réflexion si innocemment que son expression neutre pourrait le faire croire. Tout se joue désormais en sourdine autour de nous. J’ai une conscience aiguë de sa présence et une forte envie de rentrer dans son jeu. Et de le gagner.
“Développe.”
Il prend une grande inspiration, toujours on ne peut plus sérieux :
“Il est ivre. Scénario déceptif numéro 1 : il n’arrive pas à bander, sexe post-union reporté au petit matin. Ça arrange la mariée qui, bien qu’elle ne l’avouera pas est épuisée et n’a pas du tout envie de sexe, la journée l’a vidée, elle a le contrecoup de tous ces mois de préparatifs, mal aux pieds à cause des chaussures neuves et d’avoir passé la journée debout. Demain matin, devoir conjugal oblige, le marié va se mettre au taf, bander mollement, la caresser un peu, quelque va et vient, un “je t’aime ma femme” de rigueur, éjaculation rapide -merci la gaule du matin- et hop là, merveilleux les voilà officiellement mari et femme. Scénario déceptif numéro 2 : il arrive quand même à bander, la pelote maladroitement tout en lui retirant sa robe ; elle se mordra les lèvres pour ne pas lui rappeler qu’elle a coûté plusieurs milliers d’euros et que ce serait cool qu’il l’a manipule avec un peu plus de respect ; pour en finir au plus vite elle lui dit qu’elle a terriblement envie, le presse, l’invite à la prendre, il s’applique comme il peut, elle gémit de façon un peu trop appuyée et elle ignore son haleine chargée, il se vide et chacun se dit “je t’aime mon mari” “je t’aime ma femme” et hop au dodo avec la satisfaction médiocre d’un plaisir tiède, sans qu’il songe une seconde qu’au final elle n’en aura pris aucun, de plaisir.”
“Wow !”
Je laisse mon rire s’envoler et prendre de la place entre nous puis je bois une gorgée de vin pour me donner contenance et me laisser le temps de réfléchir à la façon dont j’ai envie de réagir.
“Tu me bats à plate couture en termes de cynisme ! Je préfère ne pas relever parce que tu me colles des images de nos potes que je n’ai pas envie d’avoir en tête !”, je botte en touche, “Mais tu as attiré mon attention, qu’est-ce que c’est pour toi un plaisir qui n’est pas tiède du coup ? Et, surtout, qu’est-ce qui, à ton sens, donne du plaisir à une femme ?”
Là est le vrai intérêt de son soliloque et je ne doute pas une seconde, à son expression, que c’était ce qu’il espérait, attirer mon attention, piquer ma curiosité. Me provoquer aussi, un peu. J’espère qu’il sait où il met les pieds, depuis 2017 c’est un peu tricky d’expliquer à une femme comment elle est censée prendre du plaisir.
“Je ne suis pas fan du triptyque fellation-pénétration-éjaculation. Le plaisir revient à l’homme seul, en grande partie du moins.”
“J’aime sucer, moi.”, je l’interromps, volontairement provocatrice moi aussi.
“En grande partie je disais donc,” insiste-t-il en essayant vainement de retenir un sourire. “Et puis, une fois passés les premiers émois, quel intérêt franchement ? On peut faire ça avec n’importe qui. J’aime partir à la découverte de ma partenaire, ses particularités, ses sensibilités. Tout savoir pour que chaque baise soit différente. Pour elle et pour moi. Et puis quand tu penses avoir fait le tour, aller plus loin encore, questionner les fantasmes, les habitudes.”
Je suis suspendue à ses lèvres et, lorsqu’il se tait, il me faut un temps pour réagir.
“Tu dis tout sans rien dire vraiment, c’est bien joli mais je veux un exemple concret de ce qui n’est pas tiède.”
Il se tourne vers moi, ravi de voir que je mords à l’hameçon jusqu’au bout et curieux, sans doute, de la réaction que je vais avoir à sa prochaine annonce. L’intention est limpide comme de l’eau, nous sommes entrés dans un jeu, qui va se replier le premier derrière ses défenses ?
“Une faciale, a minima.”
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